Un titre gagné hors des points

Le scénario est de ceux que le sport automobile produit deux ou trois fois par décennie. Pascal Wehrlein, 31 ans, pilote Porsche, aborde le week-end de Londres à la troisième place du championnat : cinq points derrière le leader Jake Dennis, trois points derrière Mitch Evans, selon le compte rendu de Motorsport.com.

Il termine l'ultime course quatorzième. Hors des points. Et champion du monde 2025-2026.

L'Allemand rejoint ainsi Jean-Éric Vergne au rang des doubles champions de la discipline, deux saisons après un premier sacre. Ils sont désormais deux dans cette catégorie, ce qui, dans un championnat qui a distribué ses couronnes avec une générosité rare, dit quelque chose de la difficulté à enchaîner.

Le samedi qui a tout construit

On retiendra le dimanche. C'est le samedi qui a fait le titre.

Wehrlein signe la pole position de la première course du week-end, puis s'impose en dominant l'épreuve. Il arrive donc au dimanche en position de ballotage favorable — expression qui, en Formule E, ne garantit strictement rien, mais qui change le calcul stratégique.

Troisième sur la grille du dernier E-Prix de l'année, il mène ensuite ce que Motorsport.com décrit comme « une course d'abord parfaite », pendant que Jake Dennis, son principal rival, ne pointe qu'en seizième position. À ce stade, le championnat semble réglé par la simple arithmétique.

Il ne l'était pas.

Les dix derniers tours, et la manœuvre de Félix da Costa

Tout se déclenche dans les dix derniers tours. António Félix da Costa, sur Jaguar, ralentit délibérément l'ensemble du peloton pour servir les intérêts de son équipe dans la course au titre constructeurs.

La manœuvre produit un effet paradoxal, et c'est ce qui rend cette finale mémorable. En compressant le peloton, elle permet à Jake Dennis de recoller — donc de redevenir une menace pour Wehrlein. Puis un accrochage piège les deux prétendants au titre, qui terminent tous les deux hors des points. Ce qui assure définitivement la couronne au pilote Porsche.

Wehrlein n'a pas caché ce qu'il en pensait. « La manière dont António a piloté, c'est l'une des choses les plus antisportives et injustes que j'ai vues », a-t-il déclaré peu après l'arrivée, avant d'ajouter : « C'est comme ça quand on a des ennemis dans le paddock. Malgré tout, on l'a fait, et il y a un autre message à retenir : je n'oublie jamais rien. »

Un champion qui promet publiquement de ne pas oublier, à l'aube d'un changement de règlement : la saison à venir aura au moins un fil narratif.

Jaguar champion des équipes, Barnard dans l'histoire

Le calcul de Félix da Costa a fonctionné sur son objectif propre : Jaguar est sacré chez les équipes.

La victoire de l'épreuve, elle, revient à Taylor Barnard sur DS Penske, devant Nyck de Vries et Edoardo Mortara, tous deux sur Mahindra — une écurie qui a mené une grande partie de la course avant de céder. Barnard devient à cette occasion le plus jeune vainqueur de l'histoire de la Formule E, à 22 ans et 76 jours.

Le podium final de la dernière course du Gen3 Evo réunit donc un pilote de 22 ans, un ancien champion de Formule 2 reconverti et un vétéran de l'ère Gen1. Résumé assez fidèle de ce qu'est devenu ce championnat.

E-Prix de Londres, dernière course de l'ère Gen3 Evo — top 10 et positions clés
Pos.PiloteÉquipeÉcartPoints
1Taylor BarnardDS Penske42'19.36325
2Nyck de VriesMahindra Racing+0.61418
3Edoardo MortaraMahindra Racing+6.08715
4Mitch EvansJaguar Racing+7.72212
5Sébastien BuemiVirgin Racing+16.75410
6Nick CassidyCitroën Racing+17.2058
7Jean-Éric VergneCitroën Racing+17.8646
8Pepe MartíCupra Kiro+18.3124
14Pascal WehrleinPorsche Team+48.7370 — champion du monde
15António Félix da CostaJaguar Racing+49.1100 — Jaguar titré chez les équipes
18Jake DennisAndretti Formula E+1 tour0

Classement de course tel que publié par Motorsport.com. Course disputée sur 35 tours. Abandons : Joel Eriksson (Virgin Racing) et Lucas di Grassi (Lola Yamaha ABT).

Ce que le Gen3 Evo laisse comme bilan

Le règlement Gen3 Evo s'achève sur cette course. Il aura tenu la promesse la plus difficile d'un championnat de sport automobile : produire des courses indécises jusqu'au dernier tour, sans que cette indécision paraisse fabriquée.

Il aura aussi tenu autre chose, moins commentée : une grille de constructeurs qui a résisté. Porsche, Jaguar, Nissan, DS, Mahindra, Cupra, Yamaha — les marques n'ont pas déserté, ce qui n'allait pas de soi il y a cinq ans. La finale de Londres, avec un titre pilotes chez Porsche et un titre équipes chez Jaguar, illustre exactement pourquoi elles restent : le championnat continue de produire des victoires que le marketing peut utiliser.

Sur le plan technique, le lien entre la monoplace et la voiture de série reste indirect. Personne ne prétend qu'un moteur de Formule E se retrouve tel quel dans une berline. Ce qui circule, ce sont les compétences — gestion thermique de la batterie, stratégie de récupération d'énergie, logiciels de gestion de puissance. Le pont est réel mais lent, et il s'observe mieux sur dix ans que sur une saison.

Pour qui veut prolonger l'exercice côté route, la sportive électrique du constructeur champion offre le point de comparaison le plus direct : la Porsche Macan Électrique en leasing permet de mesurer ce que la marque a retenu de dix saisons d'électrique de compétition dans un véhicule qu'on utilise tous les jours.

Gen4 : ce qui est acté, ce qui ne l'est pas

La saison 2026-2027 inaugurera le règlement Gen4. Beaucoup de choses circulent à son sujet ; peu sont établies publiquement à la date où nous écrivons — le site officiel du championnat reste la seule référence à consulter pour les annonces techniques.

Ce qui est acté : le Gen3 Evo appartient au passé depuis Londres, et la discipline attend, selon Motorsport.com, « énormément » de la nouvelle génération de monoplaces. Un accord de diffusion mondiale associant Disney+ et ESPN a par ailleurs été annoncé pour accompagner l'ère Gen4.

Ce qui ne l'est pas : les performances réelles des nouvelles voitures, l'équilibre concurrentiel qui en découlera, et la composition définitive de la grille. Nous n'écrirons rien de tout cela avant les premiers essais officiels. Un championnat qui vient de se jouer sur un accrochage dans les dix derniers tours de sa dernière course mérite mieux qu'un pronostic.

Deux départs qui referment une génération

La prochaine campagne se disputera sans deux figures fondatrices. Lucas di Grassi prend sa retraite — il aura abandonné à Londres, après onze tours, ce qui est une sortie de scène cruelle pour un pilote présent depuis la toute première saison. Sébastien Buemi, lui, se concentrera exclusivement sur l'endurance avec Toyota ; il termine cinquième de cette dernière course, ce qui est une manière plus élégante de refermer un chapitre.

Les deux hommes ont en commun d'avoir porté la discipline quand personne ne la regardait. Que leur départ coïncide avec un changement de règlement et un accord de diffusion mondial n'est pas une coïncidence, c'est une transmission.

FAQ

Comment Wehrlein a-t-il été titré en terminant hors des points ?

Parce que ses deux rivaux directs ont terminé hors des points également. Un accrochage dans les dix derniers tours a piégé simultanément Wehrlein et Jake Dennis ; Mitch Evans, quatrième, n'a pas marqué assez pour combler l'écart. L'avance construite le samedi par une pole et une victoire a fait le reste.

Qu'a fait António Félix da Costa exactement ?

Il a délibérément ralenti le peloton dans les dix derniers tours pour servir Jaguar dans la course au titre par équipes. La manœuvre a permis à Jake Dennis de recoller, avant qu'un accrochage n'élimine les deux prétendants du top 10. Jaguar a été sacré chez les équipes.

Qui est Taylor Barnard ?

Le pilote DS Penske vainqueur de cet E-Prix de Londres, devenu à cette occasion le plus jeune vainqueur de l'histoire de la Formule E à 22 ans et 76 jours.

Qu'est-ce qui change avec le règlement Gen4 ?

La saison 2026-2027 inaugure ce nouveau règlement, accompagné d'un accord de diffusion mondiale avec Disney+ et ESPN. Les performances réelles des monoplaces et l'équilibre concurrentiel qui en résultera ne seront connus qu'après les premiers essais officiels : à ce jour, information non disponible.

Combien de pilotes ont été deux fois champions de Formule E ?

Deux : Jean-Éric Vergne et désormais Pascal Wehrlein, ce dernier ayant décroché son second titre deux saisons après le premier.